Léon Tolstoï fut non seulement un écrivain de renommée mondiale, mais aussi un pédagogue novateur qui élabora son propre système d’éducation. Il estimait que l’objectif principal de l’instruction de l’enfant était la formation d’une personnalité autonome et libre.
L’école de Tolstoï à Iasnaïa Poliana était considérée comme l’un des meilleurs établissements d’enseignement de la Russie prérévolutionnaire, et sa fille, après avoir fait connaissance avec Maria Montessori, animait régulièrement des activités pour les enfants selon sa méthode.
Qu’est-ce qui rapproche la pédagogie Montessori de la conception éducative de Tolstoï ? Quelles idées réunissaient la créatrice de la méthode et le grand écrivain russe ? Nous l’expliquons en détail dans cet article.
Les vues de Tolstoï sur les problèmes de l’éducation se sont formées au tournant des années 1850–1860. À cette époque, de 1859 à 1862, le comte tente pour la première fois d’ouvrir dans son domaine, à Iasnaïa Poliana, une école pour les enfants paysans du voisinage. Le contexte national favorisait l’émergence de toute une série de projets de réorganisation de la société russe : l’ère des Grandes Réformes commence, en 1861 le servage est aboli et des millions de paysans obtiennent leur liberté personnelle.
Tolstoï travaille alors au tribunal de paix, juridiction de première instance où s’affrontent directement les intérêts des paysans et des propriétaires terriens. Il prend parti pour les paysans dans les litiges fonciers et rend des décisions en leur faveur. Pour un homme aux convictions démocratiques, il allait de soi de vouloir participer au développement de l’instruction du peuple. C’est précisément à l’ère des Grandes Réformes que le mouvement des zemstvos gagne en activité : des centaines de représentants de l’intelligentsia urbaine — médecins, instituteurs, agronomes — se tournent vers les campagnes pour y organiser la médecine et l’éducation populaire.
L’école du milieu du XIXᵉ siècle différait sensiblement de la nôtre. L’autorité de l’enseignant y était quasi sacrée ; une discipline très stricte régnait en classe, soutenue par l’usage de punitions corporelles — règles et verges y étaient courantes.
Tolstoï observait de près la pédagogie de son temps, non seulement en Russie ; il effectua de nombreux voyages en Europe pour se familiariser avec le fonctionnement de l’enseignement. Son attitude était critique. Il reprochait à l’école la psalmodie sans réflexion : les matières n’étaient pas expliquées à l’élève ; la lecture ou le calcul s’apprenaient mécaniquement, tout comme l’histoire et la géographie. Tolstoï remarquait que les enfants répondaient à ses questions d’histoire par « des passages appris par cœur » : « et si l’on demande dans le désordre, alors c’est Jules César qui a tué Henri IV » (1). Dans le même temps, il notait qu’ils retenaient avec facilité l’intrigue du roman populaire d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires.

Un autre aspect de sa critique de l’enseignement européen concerne l’apprentissage à l’école de la langue d’État, par exemple en France.
Comme l’écrit justement l’auteur, on enseigne aux enfants une langue étrangère à leurs familles. Pour Marcel, dont parle Tolstoï, c’est doublement vrai : précisément à cette époque, le gouvernement français mène une politique d’imposition, dans toutes les régions du pays, d’une langue nationale unique, forgeant à partir de groupes linguistiques et ethniques divers une nation unifiée, et l’école est l’un des principaux instruments de ce processus (2). Il convient de dire ici que, si la critique de Tolstoï s’en prend à un processus inévitable et en un sens nécessaire, elle en relève de nombreux aspects négatifs.
En grande partie, la critique que Tolstoï adresse au système scolaire européen s’effectue au nom de l’idée que la Russie ne doit pas emprunter servilement le modèle scolaire occidental — idée qui correspond d’ailleurs à l’humeur des années postréformes : beaucoup de penseurs du camp démocratique croyaient possible d’éviter les travers du développement européen en suivant une voie propre. On peut se rappeler les différents « narodniki », convaincus que la Russie, sur la base de la communauté paysanne, saurait construire le socialisme en sautant l’étape du capitalisme européen. C’est dans le même esprit que s’inscrivaient les vues de Tolstoï sur la pédagogie : en Russie, elle peut se développer à sa façon, en évitant les erreurs de l’enseignement européen.
Sur le plan méthodologique, Tolstoï prônait un certain anarchisme en pédagogie : selon lui, elle ne peut exister comme une théorie achevée avec des règles d’enseignement et d’éducation fixées une fois pour toutes ; elle doit partir de l’élève et construire le processus éducatif en fonction de la personnalité de l’enfant. Il est évident qu’en rejetant le système « à la chaîne » — « un professeur peut enseigner à 500 enfants » — Tolstoï en arrive à l’opposé : l’enseignement doit être profondément individualisé. À l’évidence, une telle approche ne pouvait être adoptée à l’échelle de tout le système scolaire, mais convenait à une petite école — comme celle d’Iasnaïa Poliana.
La tâche principale de l’instruction est la formation d’une personnalité autonome : « Si l’élève à l’école n’apprend pas à créer par lui-même, alors, dans la vie, il se contentera toujours d’imiter, de copier, car il en est peu qui, ayant appris à copier, sachent faire une application autonome de ces connaissances » (3). Dans cette affirmation se trouve, sans doute, l’approche fondamentale de Tolstoï en matière d’éducation : développer avant tout chez l’élève une individualité libre. La personnalité d’un paysan n’était en rien, pour le comte, moins significative que celle d’un noble, et tout aussi capable d’appréhender des questions « complexes ».
La protestation contre l’apprentissage mécanique, sans égard pour les besoins des élèves, est une autre thématique majeure des écrits pédagogiques de Tolstoï. Ainsi, il observait que bien des choses sont enseignées aux écoliers sans aucune explication : on leur demande de croire sur parole que la Terre tourne autour du Soleil, alors que l’observation des phénomènes visibles de la nature pourrait mieux aider à comprendre la structure du cosmos. Plus encore, Tolstoï s’opposait à l’enseignement de ces connaissances qu’il jugeait inutiles, ainsi qu’à la perte de temps à expliquer des mots déjà parfaitement compris par des enfants paysans, tels que « cheval » ou « table ». Ici, Tolstoï s’insurgeait contre la scolastique, contre une instruction construite non à partir des besoins des apprenants mais autour d’un programme abstrait.
Les principes de base qui sous-tendent la conception éducative de Tolstoï sont : l’amour, l’absence de violence et la consolidation des connaissances non par le par cœur, mais par la compréhension.

Un autre aspect important de ses vues sur la personne est l’idée de la nécessité d’un perfectionnement moral et de relations fondées sur l’amour. Dans l’éducation de l’enfant, la moralité doit se manifester par une relation honnête avec lui : toutes les qualités que l’adulte souhaite faire éclore chez l’enfant, il doit d’abord les posséder lui-même :
« Je donnerais deux règles pour l’éducation : non seulement bien vivre soi-même, mais encore travailler sur soi en se perfectionnant sans cesse, et ne rien cacher de sa vie aux enfants. Il vaut mieux que les enfants connaissent les points faibles de leurs parents, plutôt que de sentir qu’il existe chez eux une vie cachée et une vie de façade. Toutes les difficultés de l’éducation viennent de ce que les parents, non seulement ne s’amendent pas de leurs défauts, mais ne les reconnaissent même pas comme tels, les justifient en eux-mêmes et ne veulent pas les voir chez leurs enfants. Là est toute la difficulté et tout le conflit avec les enfants. Les enfants sont moralement bien plus clairvoyants que les adultes ; souvent sans l’exprimer ni même s’en rendre compte, ils voient non seulement les défauts des parents, mais le pire de tous — leur hypocrisie — et perdent à leur égard le respect et tout intérêt pour leurs admonestations » (4).
Il faut souligner ici que, dans un tel système, l’enfant cesse d’être perçu comme un objet sur lequel le pédagogue ou le parent exerce son influence. Chez Tolstoï, l’enfant est un participant à part entière du processus éducatif ; il perçoit parfaitement la fausseté avec laquelle on lui assène des vérités auxquelles ses éducateurs eux-mêmes ne croient pas ou qu’ils n’observent pas.
On peut utilement se rappeler les cours de littérature d’aujourd’hui, où l’on parle aux enfants d’intellectuels et de nobles russes « hautement moraux », tandis que, dans la vie quotidienne, les adultes qui entourent ces enfants se comportent bien loin des valeurs qu’ils proclament. Une éducation morale réellement efficace doit partir d’une position d’égalité de ses participants, de la perception de l’enfant comme l’égal de l’adulte — ce qui sape évidemment les fondements du système scolaire classique, dont l’essence consiste à ce que l’enseignant et les parents jouissent d’une autorité sacrée et incontestable, non fondée sur leurs accomplissements mais simplement sur l’âge. Hélas, plus d’un siècle après la mort de L. N. Tolstoï, il faut constater que pédagogues et parents, en règle générale, ne suivent pas l’injonction d’un autre penseur selon laquelle « l’éducateur doit lui-même être éduqué ».
Léon Tolstoï suivit toute sa vie de près les recherches pédagogiques en Europe occidentale et il est tout à fait possible que ce soit lui qui ait soufflé à sa fille, Tatiana Soukhotina-Tolstaïa, l’idée de se familiariser directement avec la méthode Montessori ; après la mort du comte, l’enseignement à l’école d’Iasnaïa Poliana se déroulait précisément selon ce système. Plus important encore que de savoir si Tolstoï connaissait les idées de Montessori est de constater la convergence générale de leur pensée.
Tous deux — la pédagogue italienne et l’écrivain russe — comprenaient que le système d’instruction publique de leur époque n’accomplissait pas la tâche qui lui était assignée : éduquer des citoyens. L’évolution de la pensée sociale les poussait à reconnaître l’enfant et son développement comme la valeur suprême du processus éducatif, à s’élever contre la transmission mécanique de connaissances de l’enseignant à l’élève, et à plaider pour l’humanisation du rapport à l’enfant et pour le développement, chez lui, de la capacité à penser par lui-même.
La méthode Montessori rejoint aussi les idées de Tolstoï en ce qu’ils construisent l’un et l’autre leur pédagogie à partir de l’enfant, en s’opposant à l’enseignement mécanique de notions abstraites. Tolstoï disait que l’activité de l’élève pendant la leçon doit être placée au fondement de l’éducation : l’élève doit être au centre de l’attention de l’enseignant tout au long du processus, et la tâche n’est pas de transmettre des connaissances, mais d’en susciter l’attrait.
Dans son travail avec les enfants d’âge préscolaire, Montessori insistait pour que le pédagogue observe beaucoup les enfants et ne fasse que les aider dans leur découverte. Les idées de Tolstoï devancèrent de loin le développement de la pédagogie de son temps, fondée sur l’apprentissage par cœur, la discipline et les punitions, et il n’est donc pas étonnant que quiconque connaît la pensée de Maria Montessori y reconnaisse l’écho des idées de l’écrivain russe.
On sait largement que le premier jardin d’enfants Montessori en Russie est apparu au début du XXᵉ siècle à Saint-Pétersbourg sous la direction de Ioulia Fausek. Mais on ignore souvent qu’à peu près à la même époque une école a vu le jour à Iasnaïa Poliana, où Tatiana Soukhotina-Tolstaïa éduquait avec succès des enfants de milieu rural selon le système de la pédagogue italienne. L’expérience qu’elle acquit nous est parvenue grâce à son livre Maria Montessori et la nouvelle éducation.
L’intérêt de la fille de Tolstoï pour la méthode de Maria Montessori n’a rien de fortuit. Le grand écrivain se préoccupait de l’éducation libre de l’enfant. Il était convaincu que toute connaissance devait être libre, car sinon « l’activité, l’initiative, la suite logique, la systématicité et toutes les autres règles de la pédagogie classique traditionnelle n’ont pas de force, perdent leur sens et leur valeur ».
On sait que Tolstoï tenait en haute estime l’œuvre de Maria Montessori. Grâce à l’intérêt de son père, Tatiana Soukhotina-Tolstaïa se rendit à Rome, où elle fit la connaissance de l’illustre fondatrice de la nouvelle méthode pédagogique. En 1916, sous l’impression de ce voyage, la fille de l’écrivain organisa à Iasnaïa Poliana des activités régulières avec des enfants du village selon les principes de Maria Montessori. Elle exposa en détail son expérience dans un petit livre, Maria Montessori et la nouvelle éducation.
L’auteur accordait une attention particulière au travail des enfants avec le matériel didactique. Des cadres à boutons, pressions, crochets et rubans, d’après le modèle italien, étaient fabriqués avec les moyens du bord. L’éducatrice notait avec plaisir comment les élèves choisissaient eux-mêmes l’activité qui leur plaisait : les uns préféraient le laçage, d’autres boutonner. Presque aucun n’abandonnait ce qu’il avait commencé. Chaque enfant travaillait avec joie et intérêt.
Tatiana Soukhotina-Tolstaïa plaçait la méthode Montessori au-dessus de l’enseignement des écoles traditionnelles. Elle remarquait qu’au cours magistral, seule la mémoire auditive de l’enfant est sollicitée, tandis que le travail avec le matériel d’étude développe la mémoire visuelle et tactile. De plus, les activités dans les écoles Montessori apprennent aux enfants à ne pas craindre les erreurs : le guide n’interrompra jamais de manière importune l’activité si l’enfant fait quelque chose « de travers ». L’ensemble de ces détails, petits mais importants, crée, selon elle, un milieu de travail créatif où les capacités de chaque enfant peuvent s’épanouir facilement.
De ses observations, Tatiana Soukhotina-Tolstaïa tira une conclusion importante : la liberté est le gage d’une éducation réussie. Elle conclut : « Le principe de liberté et de respect de la personnalité, pour lequel se bat Montessori, est reconnu par toute l’humanité progressiste. Et nous n’avons pas le droit de priver l’enfant des avantages que donne ce principe et auxquels, comme tout autre membre de la société, l’enfant a droit. »
Bien que l’école d’Iasnaïa Poliana soit restée un phénomène local, les observations de Tatiana Soukhotina-Tolstaïa ont une grande valeur théorique. Elle fut l’une des premières en Russie à démontrer, par son propre exemple, l’universalité de la méthode pédagogique Montessori. Aujourd’hui, alors que le système scolaire classique traverse une période difficile, l’expérience de Tatiana Soukhotina-Tolstaïa peut être d’un grand secours à de nombreux enseignants et parents.
Article de Timofeï Rakov , traduit par Xénia Troubetzkoï